Le syndrome de l’imposteur est-il vraiment une affaire de femmes ?

par | Oct 16, 2026 | Uncategorized | 0 commentaires

Tapez “syndrome de l’imposteur” dans un moteur de recherche. Observez les images qui s’affichent : une femme qui doute, une femme qui regarde un miroir, une femme qui hésite devant un tableau blanc. Le message est implicite, mais il s’est ancré dans l’imaginaire collectif comme une évidence : le syndrome de l’imposteur serait d’abord, et avant tout, une affaire de femmes.

 

Cette croyance est tenace. Elle est aussi, en grande partie, le fruit d’un malentendu historique. Dans cet article, je vous propose de remonter à la source de cette idée reçue, de comprendre comment elle s’est construite, et surtout de regarder ce que les chiffres nous disent vraiment, parce que la réalité est bien plus nuancée que le récit dominant.

 

1978 : une étude pionnière… sur les femmes uniquement

 

Tout commence à la fin des années 1970, sur un campus universitaire américain. Les psychologues Pauline Rose Clance et Suzanne Imes observent quelque chose de frappant chez leurs patientes et étudiantes : des femmes brillantes, diplômées, reconnues pour leurs compétences, qui vivent dans la peur constante d’être “démasquées”. Malgré leurs succès objectifs, elles attribuent leurs réussites à la chance, au hasard, à une erreur de jugement de leur entourage. Jamais à leurs propres capacités.

En 1978, elles publient leur étude fondatrice intitulée “The Imposter Phenomenon in High Achieving Women” (Le phénomène de l’imposteur chez les femmes très performantes). L’échantillon ? 150 femmes. Uniquement des femmes.

Ce choix méthodologique, ancré dans le contexte de l’époque, aura des conséquences considérables sur la façon dont le phénomène sera perçu pendant des décennies. En nommant le concept autour des femmes, les deux chercheuses ont, involontairement, posé les fondations d’une association durable entre syndrome de l’imposteur et féminité.

Il est notable que Pauline Rose Clance elle-même est revenue sur cette position initiale, reconnaissant par la suite que les hommes sont tout aussi susceptibles d’attribuer leur succès à des facteurs extérieurs à leurs propres capacités. Elle et sa co-auteure en sont même venues à regretter l’usage du mot “syndrome”, estimant que ce terme pathologise ce qui est en réalité une expérience humaine très largement partagée.

 

Comment la croyance s’est amplifiée : le rôle du contexte social

 

Si la confusion est née d’un biais d’échantillonnage, elle s’est nourrie d’un terreau social particulièrement fertile.

En 1978, les femmes accèdent massivement au marché du travail et, progressivement, à des postes de responsabilité. Cette ascension est réelle, mais elle s’opère dans un environnement professionnel construit autour de codes masculins.

Être la seule femme dans une salle de réunion, naviguer dans des secteurs à prédominance masculine, faire face à des doubles standards dans l’évaluation des performances, se voir interrompre plus souvent en réunion, se heurter au “plafond de verre”, autant de réalités qui génèrent objectivement un sentiment d’illégitimité.

En d’autres termes : le contexte social a créé les conditions dans lesquelles le sentiment d’imposture est plus fréquemment déclenché chez les femmes. Ce n’est pas une caractéristique intrinsèquement féminine. C’est une réponse psychologique logique à un environnement qui envoie, de multiples façons, le message implicite : “cette place n’est peut-être pas pour toi.”

À cela s’ajoute une dimension éducative profonde. Des recherches publiées en 2017 dans la revue Science montrent que dès l’âge de 6 ans, les filles ont tendance à moins associer les femmes au fait d’être “très très intelligentes” que les garçons ne le font pour les hommes.

Les stéréotypes de genre sont intériorisés très tôt, bien avant l’entrée dans le monde du travail.

  • On complimente les petites filles sur des attributs passifs, leur apparence, leur gentillesse,
  • On valorise chez les garçons des compétences actives et mesurables.

Ce terreau éducatif différentiel a des effets durables sur la confiance en soi et sur la façon dont chacun évalue sa propre légitimité. Résultat : quand le concept de syndrome de l’imposteur est arrivé dans le débat public, il a trouvé une résonance immédiate et massive chez les femmes, non parce qu’il est “féminin par nature”, mais parce qu’elles évoluaient dans des environnements qui activaient ce mécanisme de façon plus intensive.

 

Ce que les chiffres disent vraiment

 

Aujourd’hui, les données disponibles racontent une histoire plus complexe, et plus équilibrée, que le récit dominant.

Le chiffre le plus cité reste celui issu d’une étude publiée dans le Journal of Behavioral Science : 70 % de la population mondiale aurait vécu, à un moment ou un autre de sa vie, un sentiment d’imposture. Hommes et femmes confondus, sans distinction de genre.

Au-delà de ce chiffre global, les études genrées montrent des écarts, mais qui méritent d’être contextualisés :

  • 50 % des femmes contre 39 % des hommes. Une étude sur les salariés du secteur tech indique que 50 % des femmes ressentent fréquemment un sentiment d’imposture, contre 39 % de leurs homologues masculins.
  • 62 % des managers français. Une enquête menée par YouGov pour Capital/Management révèle que 62 % des managers français se déclarent touchés par le syndrome de l’imposteur, dont 66 % de femmes managers et 60 % d’hommes managers. L’écart est de 6 points, loin de l’image d’un phénomène quasi exclusivement féminin.
  • 57 % pensent que c’est un syndrome plutôt féminin. Une étude Hays auprès de plus de 1 000 Français souligne que 57 % des répondants estiment que le syndrome de l’imposteur concerne davantage les femmes, ce qui mesure une perception collective, pas une réalité clinique.

Ce dernier chiffre est particulièrement révélateur : la croyance que le syndrome est féminin est très répandue, mais elle reflète une représentation sociale plus qu’une vérité statistique.

À noter également : une méta-analyse publiée dans Current Research in Behavioral Sciences, portant sur une centaine d’études et impliquant plus de 40 000 participants, confirme que les femmes obtiennent des scores légèrement plus élevés sur les échelles mesurant le sentiment d’imposture. Mais les auteurs insistent sur le fait que ce résultat n’est pas universel et que les exceptions sont nombreuses.

 

Les hommes : un syndrome invisible ?

 

Si les hommes souffrent autant du syndrome de l’imposteur, pourquoi en entend-on si peu parler ? Plusieurs raisons éclairent cette invisibilité.

  • D’abord, la façon dont le syndrome se manifeste diffère selon le genre, ou plutôt, selon les injonctions sociales associées à chaque genre. La psychologue Anne Montarlot observe que les hommes touchés par un sentiment d’imposture ont davantage tendance à agir, à compenser par la surperformance visible, là où les femmes ont plus souvent tendance à s’inhiber. Face à l’échec, les hommes ont statistiquement tendance à l’attribuer à des facteurs externes, quand les femmes se culpabilisent davantage. Le résultat est identique en termes de souffrance intérieure, mais la lisibilité sociale est radicalement différente.
  • Ensuite, les injonctions autour de la masculinité rendent difficile l’expression du doute. Un homme qui avoue se sentir illégitime à son poste prend un risque social réel dans de nombreux environnements professionnels. Le silence n’est pas l’absence de syndrome, c’est une stratégie d’adaptation.
  • Enfin, le syndrome de l’imposteur n’est pas distribué uniformément selon le genre : il est distribué selon la marginalité dans un groupe donné. Les femmes dans des environnements masculins, les hommes dans des environnements féminins, les personnes issues de milieux modestes dans des structures élitistes, les personnes racisées dans des organisations homogènes, tous ces profils sont surexposés au syndrome, pour la même raison fondamentale : ils évoluent dans un contexte où ils ne correspondent pas au “modèle implicite” de la réussite.

 

Le syndrome de l’imposteur n’est pas genré. Il est contextuel.

 

C’est la conclusion vers laquelle convergent aujourd’hui les chercheurs et les praticiens du développement personnel : le syndrome de l’imposteur est un mécanisme psychologique universel, dont l’intensité dépend moins du genre que du contexte dans lequel on évolue.

Il se déclenche lors des transitions, une promotion, une prise de poste, un changement de secteur, le lancement d’une activité.

Il est amplifié par l’isolement (être le seul ou la seule de son profil dans un groupe), par les doubles standards dans l’évaluation, et par un environnement qui valorise la performance au détriment de l’apprentissage.

Pauline Clance et Suzanne Imes avaient d’ailleurs pris soin, dès leur étude originale, de spécifier qu’elles étudiaient le phénomène chez des femmes très performantes, non parce qu’il leur était exclusif, mais parce que c’était la population qu’elles observaient dans leur pratique clinique.

L’extrapolation qui a suivi, transformant une étude contextualisée en vérité universelle genrée, est un exemple classique de biais d’interprétation dans la diffusion des recherches en psychologie.

 

Ce que cela change, en pratique

 

Recentrer le syndrome de l’imposteur comme phénomène universel plutôt que féminin n’efface pas les réalités sociologiques.

Les inégalités de genre dans le monde du travail existent, et elles créent bien des conditions objectives qui amplifient ce sentiment d’illégitimité chez les femmes. Mais en cantonner la définition au féminin, c’est :

  • Invisibiliser les hommes qui en souffrent, et les priver ainsi de ressources et d’accompagnement adaptés.
  • Biologiser ce qui est social, comme si douter de sa légitimité était une caractéristique féminine innée, plutôt que la réponse logique à un environnement donné.
  • Priver les femmes d’un regard systémique sur leur vécu, en leur renvoyant que “le problème vient d’elles” plutôt que d’un contexte qui mérite d’être interrogé.
  • Empêcher une prise en charge efficace : si l’on pense que le syndrome ne concerne que les femmes, on ne regarde pas, on ne voit pas, on n’accompagne pas les hommes qui en souffrent en silence.

 

Pour conclure : et vous, où en êtes-vous ?

 

Le syndrome de l’imposteur n’est pas une faiblesse. Ce n’est pas non plus un trait de caractère féminin.

C’est un mécanisme psychologique documenté, qui touche 70 % de la population à un moment ou un autre, hommes et femmes, quel que soit le niveau de compétences ou de responsabilité.

Ce qui varie, c’est la façon dont il se manifeste, la façon dont il est nommé, et l’environnement dans lequel il se déclenche.

 

Si vous vous reconnaissez dans ce sentiment de ne pas vraiment mériter votre place, d’attendre d’être “démasqué(e)”, de compenser par un perfectionnisme épuisant ou une préparation excessive : ce n’est pas le signe que vous êtes illégitime.

C’est peut-être le moment  de comprendre ce qui alimente ces doutes et de commencer à vous en libérer, pour prendre pleinement votre place sans avoir sans cesse à prouver que vous la mériter.